Depuis les tragiques attentats du 9-11, les démocraties nous parlent d’opération
"Justice Illimitée", rebaptisée "Liberté immuable". En d’autre terme de
guerre. On n’en voulait pas, mais elles ne nous ont pas demandé notre avis.
Les démocraties nous parlent de "combattre le terrorisme". On aurait préféré
les entendre parler de "défendre nos démocraties contre le terrorisme".
Question de formulation. Les mots sont si porteurs d’idéologie.
Que nous disent les démocraties ?
Qu’il est impératif d’être libre de lutter contre le terrorisme, que
nous, citoyens, devons faire preuve de civisme et accepter de voir rogner nos libertés - de
communication, de circulation, d’opinion, nos droits à l’intimité et à la confidentialité de nos échanges -
au profit d’un autre droit, absolu lui, celui de la sécurité. Sécurité, ordre, contrôle, surveillance, là
encore nous aurions préféré entendre parler de sûreté, de prévention des désordres futurs et de
l’impératif de défendre nos libertés.
Que font les démocraties ?
Combating Terrorism Act, Anti-Terrorism Act, Patriot (Provide
Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism), European Combating Terrorism
Framework, Convention Cybercrime, RIP (Regulations of Investigatory Powers) Act et très bientôt en
France Loi Sécurité Quotidienne renforcée et nouvelle sur l’Immigration. Des lois d’exceptions à durée
déterminée, des mesures sécuritaires temporaires nous disent-elles. Mais la machine-média, elle, nous
annonce une guerre qui sera longue... très longue." Qui croire ?
Quelles seront les effets au quotidien de ces mesures qualifiées d’impérieuses ?
Ouverture des coffres de voiture et perquisitions facilitées.
Légalisation des fouilles et palpations par les vigiles, et autres personnels de sécurité.
Nous sommes tous des terroristes potentiels.
Transparence de toutes nos communications, téléphoniques, électroniques et pourquoi pas postales.
Portes dérobées dans nos logiciels et ordinateurs. Anonymat interdit. Cryptage toléré si décryptage
accepté. Si non, procédure secret-défense, échappant aux magistrats et à tout recours pour les
victimes.
Nous sommes tous des terroristes potentiels.
Télé-interrogatoires et confrontations judicaires par visiophone. Perquisitions de disque dur à
distance, en notre présence mais à notre insu.
Nous sommes tous des terroristes potentiels.
Mandat d’amener rétroactif et fichiers européens. Europe des polices. Camp de rétention et entraves
à la libre circulation, pour tous ceux qui de près ou de loin ressembleraient à une "menace terroriste".
Nous sommes tous des terroristes potentiels.
Répression de tout trouble à l’ordre public. Destruction ou détérioration de structures publiques ou
privées = acte criminel. Désobéissance civile = acte criminel. Atteinte à la bonne marche économique = acte criminel. Interférence avec un
système informatique = acte criminel. Occupation d’un site, dans l’espace réel ET virtuel, dans la rue
ET dans le cyberspace = acte criminel
Nous sommes tous des terroristes potentiels.
Mais quel est donc ce terrorisme auquel les démocraties s’apprêtent à sacrifier les principes fondateurs
du droit sur lequel elles se sont contituées. Celui du grand démon fanatique pointé du doigt par un
"monde libre" touché au coeur même de sa machine de guerre économique ? Ou celui des "incivils" en
tout genre et des empécheurs de commercer en rond ? Celui des réseaux du crime organisé et de
l’argent sale, ou celui de la marée montante des exclus, des réfugiés et des plus démunis. Ne s’agit-il
pas plutôt de profiter de la tragédie pour faire taire une société civile qui de plus en plus revendique sa
place dans la res-publica et dénonce les ravages et les injustices de la machine de guerre
économique ? Auquel cas la réponse à la question serait effectivement que nous serions tous des
terroristes potentiels.
Il est pour nous tous, urgent de comprendre, de décrypter et de nous opposer à ce qui semble être à
l’oeuvre aujourd’hui : l’exploitation, consciente ou inconsciente, de la menace terrorriste, par les
répressifs de tous bords mais aussi par les politiques, les agences de maintien de l’ordre et de
renseignement publics et privées et les juristes, scientifiques, intellectuels et journalistes qui adhèrent
aujourd’hui à cette idée que le droit à la sécurité prévaudrait sur les libertés individuelles et collectives,
et qu’il est de leur devoir de le faire respecter fusse au prix d’une transgression exceptionnelle du droit
et de la constitution.
Accepter que la Sécurité prime sur les libertés et sur la Démocratie, et qu’un travail souterrain de
surveillance/fichage/contrôle des groupes et individus "à risques" puisse aboutir à une prévention
efficace est un leurre absolu .
Réveillons nous ! Ce fantasmatique panoptique techno-sécuritéaire global que l’on nous dit vouloir mettre en
place aujourd’hui, et qui est déjà déjà en cours d’élaboration, n’aboutira tout au plus qu’au
pervertissement de nos sociétés "libres" en sociétés de contrôle - où l’arbitraire pourrait à tout moment
prendre le pas sur le droit - et au détournement consenti d’un réseau de communication conçu pour
échapper à la prise de contrôle total , en un réseau planétaire de surveillance.
Les Virtualistes
16 octobre 2001
"[...]Quand un discours politique ne voit plus que l’inimitié, utilise les outils statistiques les plus divers à des fins de sécurité pour
matérialiser l’adversaire, et invoque, avec plus ou moins de pertinence, les relations entre ces grandes structures, leurs longs processus et les
raisons de la nécessaire " sécurisation " de l’immigration, c’est qu’il est en train de définir une politique de maîtrise (des flux), d’insertion
contrôlée, de surveillance (des mentalités et des attitudes). C’est qu’il est mû par une " rhétorique de la mise en péril " et qu’il devient un
discours de " sécurisation " plaidant pour des solutions d’exception. "
Didier Bigo - [Sécurité et immigration : vers une gouvernementalité par l’inquiétude ?]
Cultures et Conflits
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